dimanche 19 mai 2013

L'amour frappe toujours


L'amour frappe toujours

Depuis tant de lustres que ceux-ci eussent pu éclairer le château de Versailles en ses plus secrets recoins (entre autres celui où le roi-Soleil déféqua de superbes fientes de nantis, lesquelles, à l'analyse scientifique, prouvent la présence de caviar de la Baltique, truffes périgourdines AOC, et autres mets d'un prix gastronomique et, questionnons-nous au passage: cette arrogance culinaire affichée par la noblesse envers le manant excuse-t-elle les régicides?), Samantha Gourgouillon éprouvait une folle passion pour Ludwig van Francesco, chanteur de charme.
Faute d'être possédée par le chanteur, Samantha possédait tous ses disques, les premiers en soixante dix-huit tours minutes, les plus récents en disques-laser, car Ludwig chantait depuis fort longtemps.
Samantha écrivait souvent à Ludwig qui lui répondait gentiment, mais sans plus, envoyant une photo de lui en sa jeunesse, dédicacée par la secrétaire du fan-club imitant la signature du Maître, une superbe croix aux branches habilement tremblotées. (Ludwig abusait parfois des boissons fortes). 
Lors de sa cinquième tournée d'adieu, Ludwig van Francesco s'en vint chanter dans le village de Saint-Marconnet, où vivait Samantha Gourgouillon.
Samantha avait décidé de se faire aimer pour de vrai et de bon.
Elle entra dans la salle des fêtes tendue de velours rouge râpé, où de chevrotantes mères-grands scandaient: "Ludwig, Ludwig!", sautillant sur de grinçants fauteuils aux ressorts rouillés. 
Ludwig apparut enfin, précédé par son déambulateur, entonnant son grand succès: "Je t'aime à la tyrolienne".
Aussitôt, un déluge de gaines, crinolines, bas de contention, dentiers, bandages herniaires, culottes en pilou, couches-culottes super-absorbantes s'abattit sur lui.
Les mamies de plus en plus hystériques se calmèrent le temps de monter le son de leur appareil auditif, car Ludwig entamait une chanson douce, et puis le déluge de gaines, crinolines, etc...recommença.
Ludwig, blasé, recevait ces preuves d'amour avec un sourire étincelant de condescendance.
Alors, Samantha monte sur scène, une simple rose rouge entre ses doigts d'apprentie-squelette.
Ludwig s'en saisit et lui dit: "Je vous aime, Samantha!".
Car il s'est piqué aux épines de la fleur, enduites d'un philtre ensorceleur.
Il sait qu'elle s'appelle Samantha car il l'a toujours su, que le philtre le rend télépathe, et que l'amour a tant de mystères, et puis faut pas trop chercher la petite bête, elle piquerait plus méchamment que la rose.
Le village de Saint Marconnet devient le village de tous les sortilèges.
L' union se scelle avec un vrai baiser d'amour, un baiser avec les langues qui tricotent, une maille à l'endroit, une maille à l'envers.
"Goulez-fous m'épouchez, Chamanta?"demande Ludwig entre deux mailles.
Elle n'a que le temps de répondre oui.
Un fauteuil roulant, lancé par une groupie jalouse vient de tuer net les deux amants maudits.
"Les histoires d'amour finissent mal, en général!" ricane la lanceuse de fauteuil, une certaine Henrietta Mittessoucaud.
Quelle idée de porter un nom aussi ridicule.
Mais ni la perfide Henrietta, ni les autres mères-grands, ni les musiciens, ni le pompier de service, à l'oeil pourtant aguerri, non, personne, sauf les anges, n'a vu monter vers les cintres, dans un brouillard doré, les corps nus, les corps beaux de deux jeunes amants enlacés.

Henri Merle

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