vendredi 12 juillet 2013

LE CORRIDOR


L'escalier qui mène à l'étage débouche sur un corridor.
Lequel s'étend sur la droite seulement : à votre gauche vous ne trouverez qu'un cul-de-sac, espace carré, borgne, qui ne sert à rien. À terre, sur le plancher en bois poli, un tapis rond fait de corde tressée. Sur le tapis, une petite table ronde avec rien du tout dessus. Il n'y a pas d'autre meuble, même pas de chaises. Pas de fenêtre non plus.
Personne n'y va jamais, dans cet espace qui ne sert à rien. Si vous y allez, vous verrez que vous vous y ennuierez très vite, en quelques secondes : c'est un propriété particulière de cet endroit-là, que de susciter un ennui quasi instantané.
Aussi je gage que vous n'y resterez pas, et que vous vous risquerez dans le corridor, le cœur un peu serré, à pas précautionneux.
Le plancher a la couleur brune des vieilles choses et il craque un peu. À droite trois portes. À gauche du couloir, trois portes aussi, qui font face à celles de gauche. Au bout, tout au bout, une fenêtre. Comme elle paraît lointaine cette fenêtre ! Je me suis toujours demandé quel effet d'optique la fait paraître si petite, si incertaine tout au bout du couloir sombre. Car après tout, de dehors la maison ne paraît pas si vaste que ça ! En tout cas pas au point que le couloir qui la traverse puisse être réellement si long.
Pourtant, c'est vrai qu'il faut un bon moment, bien cinq minutes, au bas mot, pour parcourir le couloir d'un bout à l'autre. Même d'un bon pas ! Je vous accorde que la première fois, on n'a pas envie d'aller très vite. On a trop peur des grincements du plancher. Car au début vous croirez qu'il grince quand vous marchez dessus, or vous ne tenez pas à déranger ceux qui habitent là. Mais vous vous apercevrez vite qu'en réalité il grince tout seul, qu’il entretient avec lui-même une conversation chuintante, d'un endroit à l'autre de lui-même. Vous ne pourrez rien en comprendre et vous vous demanderez si c'est de vous qu'il parle, contre vous qu'il se met en garde lui-même ; à moins qu'il n'alerte les murs ou allez savoir quoi qui s'y cache. Dit-il du mal de vous ou bien retourne-t-il dans les méandres de sa pensée tortueuse des projets troubles à votre égard ?
Voilà des questions qui ne facilitent pas la digestion.
Alors peut-être hâterez-vous le pas, sous la lumière jaunâtre qui tombe des lampes suspendues au plafond. Levez la tête ! Vous les verrez, régulièrement espacées, ampoules blêmes sous leurs abat-jour en toile de jute. Ne les comptez pas : il y en a trop, bien trop pour la pauvre lumière qui arrive jusqu'à vous, dessinant des halos aux contours flous sur le sol.
Regardez plutôt les murs, revêtus de papier peint d'un vert fané vermiculé de linéaments bistres. Mais bien sûr vous ne jetterez aux murs qu'un coup d’œil : vous ne voulez pas savoir si les mouvements reptoïdes que votre regard a cru capter sur le mur sont le fruit de votre imagination, d'un effet de balancement de la lumière, ou bien vraiment ceux des filaments brunâtres en train de remuer et de s’entrelacer.
Vous voilà heureux de vous trouver devant une porte. Ou plutôt deux portes : une à votre droite, une à votre gauche. Exactement en face l'une de l'autre. Peintes en gris. En bois peut-être ; mais pour le vérifier il faudrait y frapper, et vous n'avez pas envie de le faire : quelque crainte... Les boutons de porte sont ovales, en porcelaine blanche, pas très propres. Si vous osiez les toucher, (mais vous ne le ferez pas, en tout cas pas encore, pas aujourd’hui), vous constateriez qu'elles sont froides, ces poignées. Très froides. Et pourtant vous percevriez des petits chocs contre votre paume : quelque chose cogne et remue à l’intérieur de ces masses que vous aviez crues inertes.
Ces portes mènent à des chambres. Celle de gauche à celle de Mademoiselle Perle, et celle de droite à celle de Mademoiselle Marie, enfin, l'autre Mademoiselle Marie. Vous ne les connaissez pas, ces dames ? Ah !... Mais après tout, peut-être que ça vaut mieux pour vous.
Si vous continuez à avancer (et vous le ferez, tôt ou tard), vous arriverez, au bout d'un temps variable et d'un nombre de pas qui l'est tout autant (quoique pas forcément dans le même sens) au niveau de deux autres portes, parfaitement en face l'une de l’autre et en tous points semblables à celles que vous avez dépassées tout à l'heure. Ce sont les chambres d'amis.
Êtes-vous des amis de ceux qui habitent là ?
Peut-être, après tout, au moins d'une certaine façon. Ce qui est certain, c'est que vous ne savez pas encore quand vous ouvrirez l'une de ces portes, ni ce que vous trouverez derrière. Auparavant, vous vous serez demandé longtemps s'il vaut mieux que vous tentiez votre chance avec celle de droite ou avec celle de gauche. Et, alors que vous serez en train de vous questionner ainsi, il est possible (cela arrive, oui, de temps en temps, et même assez souvent quand j'y pense), il est possible que l'une ou l'autre des poignées tourne toute seule et que l'une des portes s’entrebâille.
Alors vous n'aurez plus besoin d'hésiter, vous n'aurez plus à choisir. Ce sera une question réglée.
Mais si vous continuez, vous trouverez plus loin, bien plus loin (enfin certains jours , d'autres fois ce sera presque tout de suite), deux autres portes. Les dernières du couloir. Pareilles aux autres et bien en face l'une de l'autre.
À droite, c'est la porte du débarras. Du vieux débarras, si froid l'hiver et si chaud l'été ; ou parfois l'inverse, car les saisons de l'intérieur de la maison ne tombent pas toujours en même temps que celles de dehors. Et elles sont bien plus nombreuses que quatre. Ou même que six, si on compte aussi la saison sèche et la saison des pluies. Mais ça, vous aurez bien le temps de vous en rendre compte. Que vous vous y habituiez est moins sûr.
Dans le débarras, il y a des tas de choses. Ceux qui habitent là n'y entrent jamais. À part pour y rajouter quelque chose. Ceux qui habitent là ne veulent pas voir tous ces objets encombrants, tous ces objets oubliés, toutes ces choses de jadis, ces choses cassées, écornées, poussiéreuses, abîmées, dont ils ne se sont jamais défaits mais dont ils ne pourraient plus supporter la vue. Dedans, il y a des tas d'objets dont vous ignorez le nom. Et la fonction. D'autres dont vous croyez connaître le nom et l'usage, mais qui ne sont pas du tout, mais alors pas du tout ce que vous croyez qu'ils sont. Et qui ne servent pas du tout à la même chose que là d'où vous venez. D'ailleurs, vous préférez ne pas savoir à quoi ils servent.
Ceux qui habitent là ne retirent presque jamais rien du débarras. Mais vous savez comme c'est, les choses, ça va et ça vient, ça circule dans et hors des murs, ça fait sa petite vie.
Ah, j’allais oublier ! Il y a des gens aussi, dans le débarras. En tout cas des choses vivantes. Et puis des choses qui ont été vivantes et ne le sont plus. Enfin, plus pour le moment.
Je vous parlais de la fenêtre, tout à l'heure. De la fenêtre tout au bout du corridor. Eh bien, nous y voilà.
Quand on est devant, on s’aperçoit qu'elle n'est pas petite du tout. Non non, c'est une grande et belle et joyeuse fenêtre, au chambranle de beau bois brun roux, doux sous les doigts, aux vitres claires et brillantes. Elle est orientée au sud-sud-est et donne sur les collines, des collines très basses couvertes de prairies. On y voit serpenter le chemin qui mène au hameau prochain, mais on ne voit pas le hameau : il est derrière le premier épaulement. Au sommet des collines, des bois de feuillus. Tout au loin, l'ombre bleue des montagnes.
C'est la campagne, c'est beau. Vous voudriez bien y être. Vous regardez. Vous admirez. Vous avez l'impression que contempler la beauté du monde extérieur (enfin, de ce que vous pouvez voir du monde extérieur) vous fera patienter. Que vous allez pouvoir tenir comme ça des heures, des jours même. Vous ne voulez plus vous retourner, tourner le dos à la fenêtre ni voir le couloir. Non, vous voulez rester là, face au jour, tout le temps, guettant le passage de quelqu'un sur le chemin, d'un chien, d'un chat, d'un oiseau au moins.
Mais voilà, il ne fait pas toujours jour. La nuit tombe, de temps en temps. Parfois elle est pleine d'étoiles et de lune claire et c'est un émerveillement, mais d'autres fois elle est noire, obscure, insondable. Et tandis que vous chercherez quand même à percer les ténèbres extérieures du regard, vous entendrez un bruit derrière vous. Dans le couloir. Un froufrou, un soupir, un murmure. Ou un gémissement. Alors vous vous retournerez sans même vous en rendre compte et vous contemplerez une fois encore le couloir, vide. Un autre soir, une autre nuit, alors que vous vous appliquerez à garder les yeux rivés sur le dehors, vous croirez entendre un rire. Vous sursauterez, et, glacé, vous ferez face à l'inconnu. Mais il n'y aura rien dans le couloir vide, malgré que vous aurez cru entrevoir un mouvement fugace à l'autre bout. D'autres nuits vous entendrez une conversation animée, que vous ne comprendrez pas. Ou une dispute. Ou bien la télévision ou la radio, mais vous ne saisirez pas le moindre mot de l’émission. Une autre fois ce sera un air de piano, de violon ou de flûte. Un air nostalgique, un peu triste mais serein, séduisant et inquiétant, un air qu'il vous semble bien connaître mais que pourtant vous n'avez jamais entendu. Un air sans nom, un air qui glisse, un air que vous ne pourrez jamais vous rappeler. Et vous serez content de ne pas pouvoir vous le rappeler, parce que l'entendre vous cause une peine infinie.
Bien sûr vous allez essayer de redescendre par l’escalier. Vous savez, l’escalier par lequel vous êtes arrivé. Alors vous reviendrez sur vos pas, en courant, et le trajet sera long, bien plus qu'à l'aller. Quand vous arriverez enfin en face du carré en cul-de-sac qui ne sert à rien, vous regardez à votre gauche car c'est par là que vous êtes venu, il y a déjà si longtemps.
Mais il n'y aura pas d’escalier. Ni d'échelle, ni d'ascenseur, ni de trou ni de palier ni de porte ni de fenêtre.
Rien que le mur.
Craignant pour votre raison vous le chercherez, cet escalier, tout au long du couloir. Mais le couloir ne présente que ses six portes, et la fenêtre tout au bout, au sud-sud-est.
Alors vous voudrez l'ouvrir, cette fenêtre, pour sauter dehors même si c'est bien haut pour un étage, étonnamment haut. Il était si long que ça cet escalier quand vous êtes monté ? Essayez de vous rappeler... Mais c’était il y a si longtemps. Vous ne saurez plus. En tout cas c'est bien trop haut pour sauter ! Mais vous voudrez quand même. Car si vous mourez en sautant, eh bien au moins vous mourrez dehors.
Mais vous ne l'ouvrirez pas, la fenêtre. Malgré que ses gonds sont bien huilés et son châssis flambant neuf, elle ne s'ouvre pas.
Alors vous essaierez de casser un carreau pour passer à travers, ou au moins pour appeler à votre secours quelqu’un qui passerait dehors. Mais ces carreaux-là, il ne se brisent pas. Vous aurez beau taper et cogner et chercher un objet dans vos poches qui vous soit de quelque utilité, un couteau, votre téléphone (depuis si longtemps déchargé et qui n'a jamais capté, dans cette maison sans prises d'électricité, le moindre réseau), vous aurez beau utiliser vos chaussures comme des marteaux, rien n'y fera.
Ah, vous avez pensé aussi à utiliser la table qui se trouve dans le cul-de-sac à l'autre extrémité du couloir ? Pour fracasser la fenêtre ? Ou pour monter dessus et atteindre, juché dessus, sur la pointe des pieds, les fils électriques qui alimentent les lampes qui pendent du plafond ? Êtes-vous sûr que ces lampes soient alimentées par des fils électriques? Vous le supposez, mais saurez-vous jamais si c'est bien le cas ? De toute façon vous n’êtes pas parvenu à la faire bouger de l'épaisseur d'une demi-feuille de tabac à rouler, cette table. Vous avez cherché quels fichus clous ou quel système de vis la fixent au sol, mais vous n'avez rien trouvé.
C'est que j'avais omis de vous signaler, au début de notre visite, que cette table est inamovible, inébranlable et tout à fait indéplaçable. C'est comme ça.
Alors vous resterez là pendant de longs moments, collé à la fenêtre, le dos tourné au couloir bien que vous sentiez des choses derrière vous, des souffles, qui vous donnent des frissons et des crampes. Vous ne vous appuierez pas au mur, il vous semble toujours suspect, grouillant. Et là, face au jour, vous guetterez un passant au-dehors. Car des gens passent ! Pas souvent mais cela arrive. Le facteur parfois, ou un cycliste, une bande de randonneurs, un groupe d'enfants... Il arrive même qu'ils lèvent les yeux vers vous, vers la fenêtre dans le pignon de la maison. Mais ils ne vous voient jamais. Vous avez beau vous agiter, faire de signes, crier à travers les carreaux de votre voix qui ulule et que vous ne reconnaissez pas et qui vous fait peur, ils ne vous voient pas. Vous n’êtes même pas sûr qu'ils voient la maison : le bâti n'arrête pas leurs regards, il n'existe pas pour eux. Ils suivent des yeux le vol d'un oiseau ou le trajet d'un petit aéroplane au-delà de la maison, derrière. Dans le ciel grand ouvert devant eux, sans obstacle. Vous l'entendez voler ce petit avion, mais vous vous ne le voyez pas.
Alors au bout de plus ou moins de temps, de plus ou moins d’heures ou de jours ou de semaines (je vous rassure, vous n'aurez pas faim, ni soif, ni sommeil ni rien qui vous rappelle que vous avez, pourtant, un corps), au bout de bien des essais et longtemps de réflexion, vous pousserez une porte, ou une autre. Si l'une s'ouvre, c'est qu'elle l'aura voulu. Et peut-être le regretterez-vous. Mais avant que l'une des portes dont je vous ai parlé (celle de la chambre de Mademoiselle Perle, celle de la chambre de l'autre Mademoiselle Marie, celle de la chambre d'amis de droite, celle de la chambre d'amis de gauche, ou celle du débarras), ne veuille bien s'ouvrir, et bien je suis sûr que c'est la sixième porte, celle dont je ne vous ai pas encore parlé, qui pivotera sur ses gonds.
Cette porte-là, elle ouvre sur un escalier.
Oh, mais vous le connaissez, cet escalier ! Vous en avez monté un tout semblable ! Rappelez-vous : c'est par un tout pareil que vous êtes arrivé ici.
Cet escalier-là monte d'un étage. Il débouche sur un corridor. Lequel s'étend sur la droite seulement : à votre gauche vous ne trouverez qu'un cul-de-sac, espace carré, borgne, qui ne sert à rien. À terre, sur le plancher en bois poli, un tapis rond fait de corde tressée. Sur le tapis, une petite table ronde avec rien du tout dessus. Il n'y a pas d'autre meuble, même pas de chaises...

Sarah PIERRE-LOUIS

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