mardi 22 avril 2014

Un poème de Mamiehiou à la manière de La Fontaine

Le Gouda qui voulait se faire plus fort 
que le Camembert 

En une crèmerie fuie par les allergiques, 
Dépourvus, s'il en est, de vigueur lactasique,
Fleuraient bon deux fromages 
Qui détestaient passionnément leur voisinage.
Chacun vantait ses dons, et se gaussait de l'autre
Croyant qu'il avait seul l'apanage du goût.
L'un s'étend et se vautre
Et le second s'enfle debout.

« Ah ! Monseigneur, vraiment, vous prenez bien vos aises ; 
Je vous vois là tout mou et tout écafoiré (1) ;
De la tenue, que diable ! » 
L'autre de répliquer, 
Se sentant peu coupable :
« Je ne puis me tenir, n'ayant pas une chaise ;
Laissez-moi donc en paix, prétentieux Gouda
Qui ne fûtes ici jamais le chef d'état.

- Vous coulez et coulez et vous éparpillez
Sans jamais respecter 
Le nez de vos voisins,
Reprit du tac au tac le Hollande chagrin,
Le Petit Suisse fuit, le Bleu perd sa couleur,
Le Maroilles lui-même y gâche son humeur,
Et son parfum subtil, et sa fine saveur
Que les Chtis ont vantés avec tant de bonheur ;
La Vache qui Riait a perdu son entrain ;
Et moi-même, j'avoue, qui étais boute-en-train
Avec mon habit rouge et ma peau satinée, 
Me voilà tout à coup la mine consternée.

- Tu veux faire la loi, coquin, en mon pays ?
Franchis donc la frontière et ne viens plus ici !
S'exaspéra soudain le Normand fait à coeur
Qui voulut clore ainsi le bec du chamailleur. »

On entendait leurs cris à deux lieues à la ronde.

Adonc, on vit frémir la mine rubiconde 
De l'agresseur ravi d'être aller un peu loin.
Il réfléchit alors et réclama soudain
L'aide de cestuy-là (2 ) qui venait d'Angleterre 
(Jadis adversaire insulaire) ;
Sir Cheddar se leva, les tranches bien léchées,
Qu'on eût mises au pas dans des miches tranchées ;
Feta, toute blanche apeurée, 
Crut sa dernière heure arrivée ;
Parmesan s'épandit en poudre polissonne ;
Jamais on n'aurait cru que l'attaquant canonne !
Le fracas, la fumée, même une odeur de pet
Emplirent aussitôt l'air que l'on respirait.

On entendit alors, pour le rassemblement,
Une voix de Stentor, claironnant à tous vents :
« La guerre est déclarée ! »
L'allié de Camembert, une aide inespérée,
Celui même boosté (3) par le penicillium (4), 
Se déclara conjointement Dux Bellorum (5).

Il fut ovationné par la gent fromagère
Qui, du nouveau champion, montra qu'elle était fière.


« Compagnon d'armes ! Fine fleur de mon armée !
Ripaille nous ferons, la racaille écrasée,
Déclara Camembert au renfort va-t-en guerre.
Ainsi fait, tu ne peux que plaire !
Sois donc prêt à marcher avec moi d'un seul pas,
La soldatesque nous suivra. »

Forts de vouloir laver l'outrage,
Ils portent haut (6), tous ces fromages
Qui sont les meilleurs sans conteste ;
Ils sont bien quatre cents que les gourmets attestent. 

« Dis, n'es-tu pas le préféré des Amerloques ?
- Je le suis, mon ami, sans aucune équivoque,
Nous pourrions, je crois, sans bien nous déjuger
Leur demander de nous aider.
Et me voilà, si tu le veux, prêt à férir.
Ma devise est : Lait de brebis ne sait mentir !
Ainsi donc, crions tous : "Sus aux envahisseurs !"
Du "Fait en France" en ce pays, sauvons l'honneur ! »

Qui fût en cet instant dans ce lieu survenu,
N'eût rien compris à la bataille,
Et, tout éclaboussé des coups de la piétaille, 
Ne serait jamais revenu.

Notes

1-écafoiré : en gaga (parler stéphanois) et en lyonnais – Écraser, réduire en bouillie, des oeufs écafoirés, des oeufs sur le plat dont le jaune s'est répandu. Cf. Dictionnaire étymologique du patois lyonnais.

2-cestuy, vieux mot pour celui. 
Si vous avez rencontré ce mot, c'est sûrement chez Joachim du Bellay (1522-1560) dans son poème Heureux qui comme Ulysse (Les Regrets)
« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, 
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge ! »

3-boosté, anglicisme horrible !

4-Le penicillium roqueforti est le champignon dont on ensemence le lait de brebis pour faire le Roquefort.

5- Dux bellorum, en latin pour "Chef de guerre."

6-Porter haut : Tenir la tête haute dans une attitude fière. Syntagme elliptique du nom tête. Porter haut la tête. Cf. Le Trésor de la Langue Française

Poème à retrouver sur le Blog de Mamiehiou

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